Euro numérique et souveraineté : un argument à examiner
« Souveraineté monétaire européenne » est l'expression la plus utilisée par la BCE pour justifier l'euro numérique. Mais derrière le slogan, que recouvre vraiment cet argument, et que vaut-il à l'examen ?
La Banque centrale européenne (BCE) et la Commission européenne présentent l'euro numérique comme un instrument de souveraineté monétaire. C'est l'argument central de leur communication depuis 2023. Que recouvre exactement ce discours, sur quoi s'appuie-t-il, et que vaut-il à l'examen ?
Le discours officiel : reprendre la main sur les paiements européens
Dans ses publications, la BCE met systématiquement en avant trois constats pour justifier le projet d'euro numérique sous l'angle de la souveraineté.
Constat n° 1 — Une dépendance massive aux acteurs non-européens
Selon les chiffres avancés par la BCE et repris par la Banque de France, environ deux tiers des paiements par carte effectués en zone euro transitent aujourd'hui par les réseaux Visa et Mastercard, deux entreprises américaines. Dans 13 États membres de la zone euro, les schémas nationaux de cartes ont disparu ou sont en voie d'extinction au profit de ces deux acteurs. Les portefeuilles électroniques dominants (Apple Pay, Google Pay, PayPal) sont également américains.
Le discours de la BCE en tire la conclusion suivante : un moyen de paiement européen, public, géré par la BCE elle-même, viendrait combler ce vide stratégique.
Constat n° 2 — Un risque géopolitique en cas de tensions internationales
L'argument est régulièrement formulé par Christine Lagarde et Fabio Panetta : les sanctions appliquées à la Russie depuis 2022 ont montré que les infrastructures de paiement peuvent être instrumentalisées dans un conflit. Visa et Mastercard ont suspendu leurs activités en Russie en mars 2022, illustrant le pouvoir d'arrêt qu'ont les opérateurs sur les flux financiers.
Le raisonnement officiel est qu'un retournement géopolitique impliquant les États-Unis ou un acteur dominant pourrait, dans une situation extrême, exposer la zone euro à une vulnérabilité comparable. L'euro numérique est présenté comme une assurance contre ce risque.
Constat n° 3 — La concurrence des stablecoins en dollar
Les stablecoins adossés au dollar (USDT, USDC) représentent en 2026 plusieurs centaines de milliards de dollars en circulation. La BCE craint qu'ils ne s'installent durablement comme moyen de paiement transfrontalier, y compris au sein de la zone euro, ce qui constituerait selon elle une « dollarisation rampante » des échanges européens.
L'euro numérique est présenté comme la réponse européenne à cette dynamique : une monnaie publique, en euros, accessible à tous, conçue pour ne pas laisser le terrain au dollar privé.
Ce que ce discours laisse de côté
L'argumentaire est cohérent, mais plusieurs angles morts méritent d'être notés.
Angle mort n° 1 — Le projet européen privé existe déjà : EPI / Wero
Depuis 2020, un consortium de banques européennes développe l'European Payments Initiative (EPI), aujourd'hui déployée sous la marque Wero. Cette solution, privée mais européenne, vise précisément à concurrencer Visa, Mastercard et PayPal sur les paiements de détail.
La question est posée : si la souveraineté des paiements est l'objectif, pourquoi développer une infrastructure publique BCE en parallèle d'une infrastructure privée européenne déjà en cours de déploiement ? Les deux projets se concurrencent partiellement. La BCE répond qu'ils sont complémentaires, mais la justification de souveraineté est de fait plus difficile à tenir si une réponse de marché européenne est déjà disponible.
Angle mort n° 2 — La technologie sera-t-elle réellement européenne ?
La BCE a sélectionné en 2024 plusieurs prestataires pour les briques techniques de l'euro numérique. Parmi eux figurent l'espagnol Indra, l'italien Almaviva, mais aussi des acteurs internationaux. Les composants matériels sous-jacents (puces, serveurs) restent largement non-européens.
La souveraineté technologique annoncée s'arrête donc, à ce stade, à une couche logicielle. Le sujet de la souveraineté du substrat technique reste ouvert.
Angle mort n° 3 — Souveraineté de qui, sur quoi ?
L'euro numérique renforce la souveraineté de la zone euro face à l'extérieur. Mais à l'intérieur, il modifie aussi l'équilibre de pouvoir entre la BCE et les États membres, et entre la BCE et les banques commerciales. La BCE étant déjà l'institution la plus indépendante du paysage européen, l'élargissement de son périmètre opérationnel par l'émission directe d'une monnaie de détail soulève des questions de gouvernance peu débattues publiquement.
Le discours officiel de souveraineté est donc moins univoque qu'il n'y paraît : il vise un acteur extérieur (les paiements américains) tout en consolidant un acteur intérieur (la BCE elle-même).
Comment recevoir cet argument
L'argument de souveraineté monétaire avancé par l'UE et la BCE n'est ni à rejeter en bloc, ni à accepter sans examen. Il repose sur un constat factuellement étayé (la dépendance aux acteurs américains) et sur une lecture géopolitique défendable (les paiements peuvent être instrumentalisés). Mais il occulte des éléments importants : l'existence de réponses privées européennes, les limites de la « technologie européenne » en pratique, et le déplacement interne du pouvoir monétaire qu'il induit.
Plus fondamentalement, présenter l'euro numérique comme un projet de souveraineté n'équivaut pas à démontrer qu'il en est un. C'est une qualification politique, choisie par ses promoteurs, qui mérite d'être discutée comme telle.
Pour aller plus loin
- Euro numérique, danger ? — vue d'ensemble des risques évoqués
- Impact sur les banques commerciales — ce qui change pour le secteur bancaire
- Euro numérique vs stablecoins — la concurrence avec les stablecoins en dollar
- Avantages et inconvénients — synthèse équilibrée du débat
Article republié depuis l-euro-numerique.fr (Overblog), version d'origine du 28 avril 2026.